Il y a dix mois, Federica Brignone se fracturait la jambe gauche en plusieurs morceaux, sans savoir si elle allait pouvoir skier à nouveau un jour. Mais face aux obstacles et aux douleurs, la skieuse du Val d’Aoste a toujours cru en son rêve fou, celui de participer aux Jeux à la maison. La voici désormais championne olympique. Retour sur un parcours hors du commun.
Le soleil perce le ciel grisâtre de Cortina d’Ampezzo pour illuminer le sourire de Federica Brignone. Comme un symbole, car ce jour, celui de la résurrection pour la championne italienne, restera à jamais gravé dans la mémoire de la Valdôtaine. En remportant le super-G, elle ajoute à sa collection le dernier titre qui manquait encore à son incroyable palmarès: l’or olympique. Sur le podium, médaille dorée autour du cou, Federica Brignone savoure son sacre au moment où retentit « Fratelli d’Italia », repris en chœur par tout un stade, Sofia Goggia en tête, heureuse pour sa compatriote. C’est jour de fête nationale et les Frecce Tricolori, la patrouille italienne, décorent le ciel de vert, de blanc et de rouge.
« J’essaie de respirer, ce n’est pas facile. C’est le moment où vous réalisez vraiment que vous êtes médaillé d’or et que ce que vous avez accompli est tellement spécial et incroyable ». Cette journée, Federica Brignone l’a rêvée. Plus que quiconque, même lorsqu’au milieu de l’été, elle était encore incapable de marcher. Imaginez, il y a dix mois, elle se trouvait sur un lit d’hôpital à Milan,la jambe gauche en miettes, le plateau tibial et la tête du péroné fracturés en plusieurs morceaux, après une terrible chute lors du géant des Championnats d’Italie.
Comment skier à 120 km/h sans pouvoir marcher
Les Jeux olympiques n’étaient alors qu’un songe. Sa maman Maria Rosa Quario, ancienne athlète de haut niveau, lui intimait de cesser la compétition. « Quand elle s’est blessée, j’espérais juste que Fede puisse à nouveau mener un jour une vie normale » se remémore Davide Brignone, le petit frère, le coach, le soutien moral de la championne. Mais Federica Brignone, qui venait de remporter son second grand Globe de cristal, n’entendait pas abandonner, pas avant d’avoir tout entrepris pour revenir sur la neige et, peut-être, participer à des Jeux olympiques à la maison. Si ceux-ci s’étaient déroulé dans n’importe quel autre pays, elle n’aurait très certainement pas osé ce pari complètement fou.
Jour après jour, elle s’est battue, face à ses douleurs, toujours aussi capricieuses, et à la fatigue. « J’ai douté de moi tous les jours, ça a été très dur », confesse-t-elle. « Pendant très longtemps, je ne pouvais pas marcher ni appuyer sur ma jambe. Je me demandais comment j’allais être en mesure de skier à plus de 100 km/h. Mais chaque matin, je me répétais: Demain, ça ira beaucoup mieux. » Il y a 78 jours seulement, le 26 novembre, elle a rechaussé pour la première fois les skis, avec le plaisir qui la caractérise. L’ultime source de motivation, elle la trouve juste avant Noël lorsque le Comité olympique national italien (CONI) lui confie l’honneur de porter le drapeau italien lors de la cérémonie d’ouverture. Un coup de boost fondamental pour Federica Brignone qui a encore intensifié sa rééducation.
Des douleurs avant la course
Le projet olympique a pris forme à Kronplatz il y a moins d’un mois, lorsqu’elle renoue avec la compétition en géant et en prenant une déjà incroyable 6e place. Elle confirme une semaine plus tard, en s’élançant sur l’exigeante piste du Mont Lachaux à Crans-Montana. Mais les douleurs la font toujours autant souffrir. Federica Brignone doit, chaque jour, serrer les dents. Ce matin, elle boitait au petit-déjeuner. « T’inquiète pas, tout va bien », a-t-elle rassuré son frère Davide. De son propre aveu, la skieuse du Val d’Aoste était « sereine ». « Après tout ce qui m’est arrivé ces derniers mois, c’était presque facile de courir une course aux Jeux olympiques. »

Sur le tracé piégeur de l’Olimpia delle Tofane, qui a coûté cher à de nombreuses favorites, la star de tout un peuple a volé, comme elle le faisait l’hiver dernier lorsqu’elle avait dominé le Cirque blanc, malgré les quelques pièces de métal toujours vissées dans sa jambe gauche. Federica Brignone était de nouveau cette tigresse rugissante, prête à griffer la neige de ses carres affûtées. « J’ai réussi une telle performance peut-être grâce à mon rôle d’outsider, je n’avais aucune pression. Mais je savais ce dont j’étais capable de faire avec mes skis. »
Le plaisir comme mantra
La skieuse transalpine a fait preuve d’une force de résilience que le commun des mortels ne peut très certainement pas comprendre. « Cet accomplissement est sans doute un chef d’oeuvre mental. Je suis parvenue à aller plus loin de ce que je pensais possible. Je suis très fière de ce que j’ai pu accomplir » Pour croire à sa destinée olympique, la Valdôtaine a prôné un positivisme à toute épreuve, face aux nombreux obstacles rencontrés ces derniers mois. « Je suis revenue avec le plaisir d’être là, aux Jeux olympiques. Depuis que je suis arrivée à Cortina, je me suis sentie chanceuse lorsque je pense que je me demandais si j’allais toujours pouvoir être une athlète l’an dernier. »
Reste une question: l’athlète de 35 ans sera-t-elle toujours une skieuse d’élite l’année prochaine, avec l’espoir de participer aux Championnats du monde de Crans-Montana, sur l’une de ses pistes préférées du circuit? « C’est difficile d’y répondre dans l’immédiat, je veux avant tout profiter du moment présent. Si les douleurs persistent, je ne sais pas si je serai en mesure de continuer, mais je vais tout essayer. »
Dans les livres d’histoire du sport
En ce jour glorieux, sur la plus haute marche du podium, Federica Brignone peut non seulement admirer les Dolomites, mais également sa carrière. Ce titre olympique vient compléter ses deux titres mondiaux, ses huit Globes de cristal, dont deux grands, et 37 victoires en Coupe du monde. Quoiqu’elle choisisse de faire ces prochains mois, ces prochaines saisons. Son nom est désormais inscrit en lettres d’or dans les livres du sport italien.
Johan Tachet, Cortina d’Ampezzo
