Johan Eliasch est un homme occupé. Président de la FIS depuis juin 2021, le milliardaire suédo-britannique a passablement d’activités que ce soit comme homme d’affaires, investisseur et philanthrope. Ses paroles sont extrêmement rares. Pourtant, nous avons eu la chance de rencontrer ce proche du Prince Andrew, ancien CEO de Head, lors de son passage à Crans-Montana afin d’y rencontrer les membres du Club 5 Ski Classics, organisme qui regroupe les organisateurs des principales étapes de Coupe du monde de ski alpin.

Entre deux réunions de conseils d’administration, discussions autour de la déforestation (l’un de ses combats majeurs) ou rencontres avec les Premiers ministres britanniques (il a été proche de plusieurs d’entre eux), l’ancien compagnon de Sharon Stone a tenté tant bien que mal de rassurer les responsables des courses actuellement au calendrier, qui ne savent pas si elles les resteront dans le futur. “Vous êtes ceux qui faites le ski! Sans vous, les courses ne seraient pas possible, a-t-il notamment glissé. Cependant, il est aussi essentiel de regarder vers l’avant.” Et le patron de la FIS de répéter que le chantier de la centralisation des droits de diffusion est bien l’élément essentiel et prioritaire de son programme. En parallèle, celui qui a souvent donné l’impression d’être assez enfermé a donc accepté de s’entretenir. Sans détour, et même avec une pointe d’humour. Voici les points développés.

Le calendrier

“On doit proposer un calendrier qui ait du sens, en tenant compte évidemment des voyages et de la neige. Il doit honorer les classiques, qui sont iconiques, mais on doit trouver de nouvelles destinations pour élargir notre activité, pour l’avenir de notre sport et pour le rendre attractif. On a devant nous un défi très excitant.”

Le “Speed Opening” à Zermatt dès 2022

“Je crois que ce projet s’inscrit dans l’esprit qu’on doit développer désormais. On arrive à assembler plusieurs pièces du puzzle. On doit être un petit peu aventuriers, sortir du lot, prendre des risques. On doit partir d’une feuille blanche et éliminer petit à petit les risques. C’est ce que nous avons trouvé et réalisé entre Zermatt et Cervinia et ce, même si la nouvelle télécabine n’est pas prête et que le départ sera donné plus bas que l’endroit prévu initialement (ndlr: ce sera le cas dès la saison prochaine).”

Les deux voyages de la Coupe du monde masculine en Amérique du Nord

“En février, le voyage supplémentaire aux États-Unis doit permet de redonner de l’attractivité à la Coupe du monde sur un marché intéressant et où on doit aller chercher des spectateurs et téléspectateurs. Après des Championnats du monde ou des Jeux olympiques, la saison est pour ainsi dire terminée. Plus personne ne s’intéresse alors au ski. Il faut que ça change.”

Des courses dans l’hémisphère sud et en Asie

“Les discussions ont commencé et suivent leur cours. Mais on doit faire les choses par étapes. La priorité, c’est d’optimiser certaines périodes existantes dans notre calendrier à l’image des mois de mars, de novembre, ou encore Noël et Nouvel An. On doit aussi faire en sorte que les gens trouvent plus d’intérêt dans les finales de Coupe du monde, les Championnats du monde et aussi mettre en place les FIS Games. On doit s’occuper de cela avant d’imaginer lancer la saison en septembre. Mais c’est sûr qu’à terme, on peut imaginer commencer plus tôt.”

Les FIS Games (lire ici)

“Je pense que financièrement et en termes d’audiences, les FIS Games ont davantage de potentiel que les Championnats du monde. Cet événement va être excellent pour notre sport et devrait même aider les Jeux olympiques à gagner de la visibilité. Les premiers doivent avoir lieu en 2024 et 2028 (ndlr: peut-être sur plusieurs sites en 2024 et sur un site unique en 2028, des discussions sont en cours). Oui, c’est demain. Mais on n’a pas de problème avec ça. Regardez Zermatt: on a décidé de lancer la course l’an dernier seulement et dans un mois, les premières descentes auront lieu au pied du Cervin (rires).”

Les finales de Coupe du monde à Crans-Montana en 2026

“On ne l’a pas encore décidé mais en 2026, Crans-Montana n’est pas sûre de les avoir. Mais franchement, a-t-on besoin de tester Crans-Montana avant les Mondiaux de 2027? Je ne crois pas (ndlr: la Coupe du monde masculine de vitesse pourrait en revanche s’y arrêter en 2025). Par ailleurs, on n’a pas besoin de tester Saalbach en 2024 en vue de 2025… En 2019, on est allé en Andorre pour la première fois et cela avait été un grand succès. Actuellement, il y a souvent très peu d’intérêt autour de cette compétition. Or, cela devrait être un des points forts de la saison, une véritable fête.”

La Chine

“C’est un marché très intéressant et s’il y a une chose pour laquelle nous n’avons pas été bon ces dernières années, c’était de capitaliser sur les Jeux olympiques de Sotchi en Russie et de PyeongChang en Corée du Sud. Il faut que ça change. On doit réfléchir au calendrier, aux horaires. Personne ne va regarder une course à 4 heures du matin en Europe. On a besoin d’un éclairage! (Ndlr: il existe un projet d’illuminer la piste de descente des Jeux olympiques de Pékin afin de pouvoir disputer les épreuves en nocturne et donc en journée en Europe). On espère que tout cela sera prêt pour la saison prochaine. Outre le pays en soit, le marché chinois est intéressant car il peut permettre d’amener des touristes sur des destinations connues telles que Crans-Montana.”

La fatigue des athlètes

“Je pense que les athlètes veulent concourir plus. Ils veulent se faire de l’argent car ce sont leurs carrières. Je n’ai pas entendu de la part des athlètes beaucoup de plaintes concernant le nombre de courses. Comme vous le savez, je suis impliqué dans les courses de ski depuis très longtemps. Ceux qui se plaignent sont 3, 4, 5 athlètes qui disputent beaucoup de courses tels qu’Odermatt ou Pinturault. Mais ceux qui n’ont qu’une spécialité n’ont pas assez de courses. Il n’y a que 10 slaloms par exemple… L’autre chose, si on veut laisser des pauses, on peut le faire en organisant les disciplines. Si on veut leur laisser du temps libre, c’est mieux de leur laisser en novembre, quand l’intérêt pour le ski est moins important. Mais je crois qu’on est tous d’accord pour dire que Noël et Nouvel An est une période de pointe.”

Les nouvelles disciplines

“Skier à l’envers (rires). Les quatre disciplines sont la base. Bien sûr, ce qu’on a aussi verrouillé sont des descentes sprints en deux manches qui sont un produit excitant. Cela offre des opportunités sur d’autres sites.”

Crans-Montana

“C’est une destination de golf, non? (Rires). Plus sérieusement, oui, Crans-Montana est une destination iconique de ski et de golf. En golf, ça l’est devenu au fil des années avec le Tour européen dames et désormais les messieurs. C’est un très bel endroit.”

Les Championnats du monde 2027

“Je suis très confiant, je pense qu’il y aura beaucoup d’intérêt pour ces Championnats du monde ici. C’est très excitant. Quand le Conseil de la FIS a largement décidé de les attribuer à Crans-Montana, je n’étais pas vraiment surpris. La candidature était excellente. En 1987, c’était de bons Championnats du monde et je crois qu’avec les améliorations qui vont être apportées, notamment le stade d’arrivée, cela va être parfait.”

Le Valais

“J’aime cette région. Lorsque j’étais enfant, j’ai passé énormément de temps à skier à Zermatt et c’est aussi pour cela que je connais très bien Franz Julen (ndlr: ex-CEO d’Intersport et organisateur du ‘Speed Opening’).”

Le freeride à la FIS

“(Ndlr: des discussions existent entre Nicolas Hale-Woods, patron du Freeride World Tour et Johan Eliasch). Je pense que le freeride est un format très excitant. Il capte une audience plus jeune. Il a beaucoup de potentiel. Ils skient sur des skis donc bien sûr le freeride devrait être populaire. C’est une stratégie que nous avons avec le para sport qui intègre la FIS cet hiver pour lui donner la meilleure maison. C’est au coeur de notre stratégie, afin d’être sûr que nous couvrons tous les sports de neige.”

Le climat

“On a fait une étude dans l’hémisphère sud. S’il fait froid là-bas et qu’il y a assez de neige, c’est aussi le cas dans l’hémisphère nord. C’est une étude sur 25 ans. C’est toujours le cas. Ça semble positif.

Je peux vous donner l’aspect scientifique. Ce que vous avez, c’est des conducteurs de climat. Il y a l’oscillation nord-atlantique et l’oscillation décennale du Pacifique et l’oscillation arctique. Il s’agit des chemins conducteurs, avec les vents arctiques. Tout cela ensemble donne ce qui s’appelle le moment cinétique atmosphérique. Fondamentalement, le moment cinétique porté par l’atmosphère tourne avec les vents autour de la planète terre. Les forces de la marée viennent de la lune. 

Maintenant, ce qui se passe avec le réchauffement climatique, c’est que les pôles se réchauffent vraiment alors que la température autour de l’équateur ne monte pas et dans les faits parfois diminue. Le réchauffement des pôles apporte un effet additionnel qui est d’avoir plus d’humidité. Toute cette humidité est rabaissée par l’oscillation atlantique et les vents arctiques. Le paradoxe est que cela va générer plus de neige ici. Cela, aussi avec l’oscillation, qui est sur des cycles de 30 à 40 ans. En 2008, le cycle a changé pour un cycle froid ce qui va aussi aider. L’oscillation nord-atlantique et l’oscillation décennale du Pacifique ont changé, l’un en 2008 et l’autre en 2009. Scientifiquement, selon cela, on devrait avoir plus de neige, plus de précipitations.”

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La bataille juridique avec certaines fédérations nationales, dont Swiss-Ski

“Laissez-moi dire premièrement que nous voulons que tout le monde soit content mais parfois, c’est impossible. La vaste majorité des fédérations nous soutiennent et soutiennent la centralisation des droits de diffusion, qui n’est qu’une question de temps. Je peux simplement dire que nous devons regarder vers le futur de notre sport. On ne doit pas être égoïstes et on doit faire ce qui est le meilleur pour la FIS car c’est ce qui est le meilleur pour tout le monde.”

Laurent Morel, Crans-Montana